29 février 2008

La privatisation de la vie publique

Dans le Courrier International de la semaine dernière (celui sur Génération Obama et Sarkozy, ce grand malade), j'ai lu un article qui m'a paru lumineux. Pas tant les articles sur Obama, qui finalement ne sont pas très éclairants (d'ailleurs, je pense qu'ils ne le sont pas parce que personne ne comprend vraiment le phénomène Obama. Peut-être un article dessus dans les jours à venir...), ni ceux sur Sarkozy, ce grand malade, qui ne font que synthétiser les arguments anti-Sarko qu'on peut trouver en sortant du pays du camembert, mais un article à la fin du journal.* Je ne vais quasiment jamais jusqu'à la fin de mon CI car j'y suis abonné, mais cette semaine, j'ai pris le temps de le lire jusqu'au bout. Et il y avait une réflexion d'un philosophe, parue dans El País, qui m'a impressionné par son exactitude et sa pertinence. Il expliquait Sarkozy, le désintérêt des gens pour la politique, la personnalisation de la vie politique, le lissage des clivages, le flou des programmes politiques, les débats sur la morale, la remise en cause de la laïcité, le pathos dans les campagnes électorales... tout ça en une seule idée : la confusion public-privé.

Ce philosophe, au doux nom de Daniel Innerarity, nous explique qu'il y a une confusion public-privé qui s'est installée dans la vie de tous les jours. "On assiste à une espèce d'invasion du privé, d'extraversion du personnel sur la scène publique, un phénomène rendu possible sans doute avant tout par le fait que l'espace public officiel, banalisé et rituel, s'est vidé de sa substance et, de ce fait, est incapable d'offrir des significations communes auxquelles puissent s'identifier les individus", nous dit-il. Cela pourrait expliquer le remplacement des donnes abstraites par des histoires personnalisées, qui touchent plus les gens. En témoigne l'irruption des émissions comme Loft Story. On part de rien, et on fait une histoire. Au fait, lisez Le cauchemar médiatique, de Daniel Schneidermann. Comme les médias vivent pour le sensationnel, pour l'image, pour le choc des photos bien plus que le poids des mots, ils ont personnalisé la vie politique car les enjeux seraient trop compliquée pour les individus lambda. Et c'est comme ça qu'on choisit un candidat à la présidentielle parce que c'est une femme, ou un noir, sans regarder son programme. Suivez mon regard, et d'ailleurs la plupart du temps il vaut mieux ne pas regarder le programme.

Et si on a privatisation (si j'ose dire) de la sphère publique, on a aussi politisation de la sphère privée. "Nous vivons une époque où l'expérience privée qu'est l'identité personnelle est devenue une force politique majeure." Comme quand un homme politique met en avant son passé de vétéran du Viêt-Nam. Suivez mon regard.

En même temps, chez les individus, on a confusion entre intérêts privés et commun, entre loi et morale, entre le toléré et l'approuvé. Les individus voudraient de plus en plus une réalité à leur image, prennent leur cas pour des généralités en quelque sorte. Et c'est ça, justement, qui crée la distinction entre sphère publique et sphère privée. "Dans nos sociétés sont fréquemment formulées des revendications qui vont au-delà de la quête de justice sociale et économique : les droits politiques que nous exigeons sont le bonheur personnel, la reconnaissance morale, la gratification sexuelle ou le salut de l'âme. Or, ce sont des choses qu'il est absurde d'exiger et qui, de surcroît, ne sont pas nécessaires au développement de l'identité de chacun." Et l'auteur de citer Martin Luther King : "Nous ne demandons pas que vous nous aimiez. Nous exigeons seulement que vous cessiez de nous importuner." Et ce serait ça qu'on aurait perdu.

L'auteur termine en rappelant que la vie en société passe aussi par la tolérance de choses qui ne nous plaisent pas. Vouloir éviter à tout prix la frustration empêche de vivre en société. Et montrer ce qu'on fait de manière privée en permanence (ce que je fais aussi dans une certaine mesure par ce blog, en publiant mon nom, prénom, photo, âge, résultats de partiels, etc...) n'est pas nécessaire. "Pourquoi, dès lors, nous entêter à rechercher cet assentiment public ? Cette quête d'approbation témoigne sans doute de la profonde fragilité de l'identité, des sentiments ou des convictions religieuses." Et il conclut par "Il n'est pas possible de vivre sans espaces d'indifférence négociée, sans ce que le sociologue Erving Goffman appelait une "inattention courtoise". C'est grâce à ces espaces que nous consolidons la principale conquête de notre civilisation, qui est non pas l'assurance d'une affection réciproque mais la possibilité de vivre et même d'agir ensemble sans la compulsion d'être identiques."

C'est beau, non ?

Le lien de l'article complet est introuvable gratuit et en français. À défaut, je vous laisse avec l'article en espagnol ! 

*Je m'excuse pour cette phrase de 4 lignes. J'écris au fil de la plume, donc des fois c'est pas très agréable... ;-)